Insouciance (texte de 1996)

Mais Il avait peur.  C’était encore plonger dans un abîme, la tête encore vivante, comme une violence insoutenable pour le reste de l’être.  Encore pouvoir observer, mais sans comprendre, tentant de ne plus éprouver cette agitation horrible qu’est le deuil et même désirer mourir pour se délivrer de l’inconfort.  Se dire que la patience est une vertu et maudire la morale, car celle-ci ne fait que taire les tourments du malade.  Félix était dans ce torrent circonstanciel du  presque concubin qui s’inquiète, qui se meurt à petit feu de l’amour qui vit encore pour elle en dépit de connaître l’issue ultime de son retard, de son absence et de son insouciance fortement présumée.  L’angoisse se bâtissait comme le cocon de la chenille qui choisit de se soumettre à la délivrance en passant par la transmutation.    « Folle qui parcourt la vie en coup de tête, en coups de théâtre, sauras-tu inverser le mouvement tranchant de la guillotine et revisser cette tête sur tes épaules? »  Que de longs moments de travail sur lui-même il lui  fallait pour accepter, dans toute cette magnificence, l’amoureuse imprévisible…

Sanglant de perplexité, les mots se bousculaient dans le torrent d’ émotions.   Félix essayait de tout exprimer et de tout comprendre à la fois.  Merline se tenait devant lui, la gorge nouée comme s’il lui avait présenté la brique et le fanal.  Comme si, dans son regard, il y avait une menace.  Elle était coincée dos à l’évier entre les bulles de l’étourderie et les éclairs de son orage.   Elle se déroba avant que la tempête n’éclate pour de bon en décrochant le téléphone.  Ainsi elle était sauvée pendant que Félix déboulait à contre-courant l’escalier.  Il courut vers la chambre, saisit un oreiller et  ouvrit enfin le robinet de sa souffrance  dans un dépouillement étonnant.

Comme une montgolfière laissant tomber ses poids, elle s’était envolée et s’était détachée de ses liens avec le monde terrestre, de la pression qu’elle se créait elle-même et de tous ses engagements.  Merline avait compris que l’art de rendre fou était d’entretenir une passion avec l’esprit en oubliant la réalité physique.  Le drame était de ne vivre que pour le subtil en niant les besoins du corps et ceux-ci ne pouvaient être remplacés ni par la parole, ni par les écrits.  Cependant, Félix avait besoin d’un bonheur autre que celui de la solitude.

La plénitude était dans un battement.  Les pieds sur les pédales et les mains occupées avec les baguettes, Il rompait le silence en fracassant sa cadence intérieure sur le musée de tambours de son amour.  Il explorait le tempo et l’espace du son sur les peaux tendues.  Il avançait graduellement dans le corridor des percussions et Félix découvrait le langage des cymbales, qui en éclairs, donnaient un sens nouveau aux sons terreux des malheurs.

Elle  avait rendez-vous avec l’imprévu, une sorte de délivrance des contraintes sociales.  Cet ange insoumis existait pour découvrir.  L’inconnu devenait son exil, insaisissable était son pseudonyme.  Merline parcourait dans son coeur tous les pays du monde et rêvait de partir, à la façon d’une nomade, vers l’orient.  Elle portait en elle le désir de l’exploratrice, qui en pensée, multiplie les sens que l’on peut donner au mot existence.

***

Félix avait donc  décidé de passer cette vie à la comprendre à la place de devenir fou.  Toujours il jonglait avec les idées, essayant d’agencer les messages qui lui parvenaient de toutes part en une rassurante cohésion.  Il n’avait pas encore réussi à saisir le sens de la vie, car ses réponses trouvées ne prenaient que quelques circonstances pour devenir à nouveau des questions.  Le soleil demeurait pourtant toujours le même, reprenant sans cesse son mouvement apparent d’est en ouest.  Pourtant il y avait sûrement des dimensions que nous n’avions pu explorer depuis le début des temps, se dit-il, et qui se vérifiaient par des moyens encore insoupçonnés.  Il songeait que nos sens nous limitaient et qu’il lui fallait découvrir la façon d’amplifier tout ça  afin de visiter ce que personne n’était allé visiter auparavant.

(périple à poursuivre)

Lipstick

Symbiose sur le pavé (partie III)

Les roues de la civière tournaient et tournaient sans arrêt sur le carrelage désuet de l’hôpital. La patiente crépitait de douleur, mais semblait immobile. Des sons sortaient de sa bouche, des sons d’horreur, de souffrance. Lili voulait crever là, maintenant. Plus rien n’avait d’importance sauf l’extinction du soi. Comment pouvait-elle communiquer aux aides-soignantes qu’elle avalait son sang ruisselant de sa tête? Comment exprimer l’épouvante de la scène de l’accident qui lui revenait à présent à l’esprit?

Il y avait une route, ensuite le monde s’est retourné autour d’elle. Lili avait tendance à être dans la lune, sans penser qu’un jour cet état échappatoire lui ôterait pratiquement la vie. Elle songeait à la maison où elle et son Antoine allaient prochainement élire domicile. Elle configurait avec son esprit les pièces une à une. Ce n’était pas le bon moment pour ça, elle le savait maintenant. Elle savait bien trop que ce rêve allait être reporté.

Lili est entrée dans la salle d’opération. Antoine est entré dans le purgatoire de l’hôpital. Maya enfile sa peau de soeur sauveuse.  Elle devra être forte pour tous. Ce sera elle le pilier de ce nouveau monde.
(à suivre)

Symbiose sur le pavé partie II

Ça bat dans mon oreille qui est accolée au récepteur du téléphone. C’est bouillant dans mon visage. La comète monte dans ma gorge qui n’émet plus aucun son malgré l’envie irrésistible de se crasher sur mon monde qui s’effondre. Mon World Trade Center vient d’être bombardé par l’avion de la nouvelle. On vient de m’annoncer que ma sœur flotte entre deux mondes. Lili a été retrouvée à peine consciente sur les abords de la route 329 en direction de Morin-Heights.

Je me précipite vers la porte. Je me totémise en chevreuil un instant, juste pour chercher refuge dans les brancards. Rien ne soulage le fléau qui vient de tomber sur moi. Mon unique sœur, mon amour qui n’existera plus que par procuration vient de sombrer dans le coma. Je pose le premier sabot sur un pavé incertain et chancelle. Un éclair transperce mes poumons et ceux-ci émettent une décharge. Mon cri primal s’égosille, je suffoque de douleur. Je tombe pour toujours et ne me relèverai que lorsque j’aurai remis ma sœur, mon amour sur le chemin de la vie.

Symbiose sur le pavé partie I

Un long moment après avoir fait des tonneaux sur la route de campagne, Lili s’éveille la tête à l’envers. Un silence de cigales. Immobile, elle fixe les gerbes trop près se pencher dans le sens antigravitationnel. Sa ceinture lui coupe le souffle, mais pas trop. Juste assez pour retenir sa tête et l’empêcher de se fracasser sur le toit de l’automobile renversée. La salive s’est déjà répandue dans ses cheveux, mêlée probablement au sang qu’elle goûte mais ne voit pas. La vision est embrouillée d’un mirage de fumée ou de chaleur. Impossible de déterminer lequel des deux, elle ne se souvient même plus de la saison. Les sensations tempérantes sont quasi inexistantes dans son corps. Le temps semble une illusion. Plus rien n’est important sauf la survie. Le battement de son cœur devient imposant, elle n’entend plus que ça. Un tempo saccadé et irrégulier. Une valse à cent temps contre la mort. Pas capable non plus de déterminer si elle était seule. L’angoisse s’installe et la fanfare des sirènes s’approche.

Un visage inconnu s’approche de son visage méconnaissable. Livrée au sort de ces spectres arrivés de nulle part comme un bébé naissant, elle est éventrée de sa prison de ferraille dans laquelle elle gît depuis des heures comme un pendu encore vivant. Avec son masque théâtral à oxygène elle part pour la plus grande tournée de sa vie : sa réhabilitation.

(…) à continuer.

Lancelot

Pourquoi tant de rudesse sur un corps si parfait?  T’imposer ce gant de crin à chaque dure journée qui passe pour égratigner ta peau, fait battre des cils ta femme.  Voir toute cette eau couler sur toi comme une ondée semble pour elle une purification des durs coups que tu subis.  C’est l’instant du jour où tu rinces tes ennuis avec un regard vitreux.  Le meilleur moment de cet entracte est lorsque tu te savonnes et que les bulles se mettent à voyager.  Elle observe la mousse suivre les sillons de ton torse et descendre voluptueusement jusqu’au nombril, s’y complaire un instant, continuer sa route sinueuse et se diviser en deux vers tes jambes pour embrasser tes mollets musclés par tous tes efforts.  Tu te lèves, prépares le café et entreprends ta journée courageusement.  Tu travailles fort.  Tu es fort.  Tu es un monument de solidité sur lequel ta femme s’appuie quand elle chancelle. Tu es son guerrier qui protège votre château. Tu es son Lancelot.

Vapeur d’Eau

Je regarde ses cheveux longs pendant qu’elle fait tomber au sol ses vêtements.  La vapeur d’eau créee une ambiance qui me met en transe.  Je la regarde, avec admiration,  pointer délicatement son pied vers l’entrée de la douche.  Je suis amoureux de ces gestes gracieux qui embellissent mes jours.  Je la vois, mais elle ne me voit pas.  Je suis un voyeur certes, mais légal,  car je dors avec cette beauté chaque nuit.  Je décide d’entrer dans la salle vaporeuse discrètement.  Je touche du bout du doigt le rebord du rideau qui l’entoure.  Je savoure ce simple plaisir de glisser mon index le long du liseré pour sentir la douceur du coton et rallumer ma sensualité.  L’eau sur son corps devient une plume qui dessine le bonheur.  Elle est magnifique, ma femme.  Je l’aime toujours plus.  Les mots de notre romance se renversent au fond de la baignoire, écrivant notre histoire qui deviendra un ruisseau, puis un fleuve.  Elle ne m’a toujours pas vu… Elle ferme ses yeux sensibles sous l’eau.  Je recule et repars vers le corridor en prenant soin de refermer la porte afin qu’elle n’ait pas froid.

Je savoure ce délice visuel et sensitif accoudé aux rebords de la fenêtre de la cuisine.  Je souris naïvement d’un bonheur simple, j’y repense.  Puis, j’entends sa douce voix m’appeller.  Enfin, je pourrai la savonner…

Cadeau sous Vide

La peine on aimerait ça la placer dans une boule de Noël et l’oublier pour le reste de l’année.  L’incompréhension c’est la musique qui nous tape sur les nerfs dans un centre commercial du 1er au 31 décembre.  La colère, c’est la visite surprise du Père Noël.  Elle arrive sournoisement, mais fait un effet boeuf.  Ton cadeau?  Tu n’auras pas ce que tu as désiré, tu n’as pas été assez sage cette année.  Il reste cependant la hache sur le long du mur dans le garage pour étêter l’arbre de de son étoile.  Putain d’étoile,  elle n’éclaire même plus.  Pourtant tu avais bien pris soin de vaporiser de la poudre d’escampette sur ton bel arbre, celui de l’illusion.  Tu es beau, tu as 42 ans, les cheveux blanchis trop tôt par la fatigue et tu n’as plus ta femme pour te laver tes trucs.  Le rêve, il est parti où??  Probablement dans la boule de neige en verre que tu as reçue violemment derrière la tête.

Au matin tu as succombé.  La neige du verdict est tombée:  Tu feras le cortège funèbre du temps des fêtes, dès qu’on t’aura identifié parmi les corps emballés de la morgue avec une note écrite sur le ventre:  » dehors, je vais avoir si froid, c’est un peu à cause de toi. »

Un Joyeux Noël à tous.